la note secrète

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voici un livre que je n'aurais jamais lu s'il ne m'avait été conseillé par mon libraire; bien lui en a pris, car c'est vrai, à la lecture de la 4ème de couverture, ce n'était guère tentant, même si l'histoire est une histoire vraie qui s'est passée au XVIIIème siècle.

Quelques mots sur l'auteure d'abord :

Professeur de Lettres et d'Histoire, Marta Morazzoni est l'auteur de nouvelles et de romans,traduits dans de nombreux pays. Quatre seulement d'entre eux ont été publiés en France :

- La Jeune Fille au Turban en 1998

- Une leçon de style en 2005

- L'affaire Alphonse Courrier en 2008 et l'Invention de la Vérité en 2009, ces deux derniers chez Actes Sud.

"La Note Secrète" a été récompensée par plusieurs prix littéraires en Italie.

L'histoire :

Elle débute à Milan dans les années 1730, au monastère de Sainte-Radegonde. Ce qui fait la particularité de ce monastère, c'est son choeur de nonnes mené de main de maître par la bénédictine Soeur Rosalba Guenzini, et sa voix de soprano. Le choeur des religieuses chante pour certaines messes, séparé du public et invisible à lui.

"Un matin de février, on confia à Soeur Rosalba (...) une adolescente de 13 ans, d'aspect agréable bien que pas encore défini. Elle pouvait devenir une merveille de femme ou ne pas éclore du tout ; pour le moment, elle ne ressemblait qu'à un bourgeon ombrageux et mécontent...."

Cette jeune fille se nomme Paola Teresa Pietra, orpheline de mère depuis deux ans, abandonnée au couvent par un père remarié à une mégère qui ne supporte pas la jeune fille.  Et c'est là qu'intervient Soeur Rosalba, qui se promet de faire sortir de son silence cette jeune comtesse ombrageuse, par la seule voie qu'elle connaît, le chant. Elle va la faire travailler nuit et jour intensément pour réveiller et faire épanouir sa voix de contralto.

Et elle y réussit.... le tout-Milan se presse aux offices du couvent, la réputation de la jeune fille, à qui Soeur Rosalba fait chanter en solo le Stabat Mater de Pergolèse,  dépasse même les frontières de la ville. Mais la jeune Comtesse est une rebelle dans l'âme; au fond de son coeur, elle rêve du "dehors"...

Soeur Rosalba et Paola doivent se frotter à la mère-abbesse qui n'entend rien à la musique, et qui, de plus est jalouse du "succès" de Rosalba, une soeur Rosalba qui "était persuadée  que la musique est une valeur absolue"; "il lui arriva plus d'une fois de regarder la mère-abbesse avec la pitié que l'on doit à qui est dans l'eau jusqu'au cou".

Jusqu'au jour où arrive à Milan un homme, Sir John Breval, diplomate, qui arrive de Londres pour une mission auprès de l'Archiduc d'Autriche.
Et qui, attiré par la popularité du choeur de Sainte Radegonde, et bien que protestant, va assister à l'office.

"La mère-abbesse avait raison. Elle avait de bonnes raisons de craindre la musique et le plaisir qui en découlait. Elle qui n'était pas en syntonie particulière avec cet art, absolument pas considéré comme un instrument de prière, elle savait clairement que c'était un moyen de séduction sournois, et que, en outre, il engendrait une complicité non dite entre les participants, actifs ou passifs, au jeu."

Et c'est lors de cet office que Paola, épuisée par les répétitions, s'évanouit....elle est secourue par Sir John Breval qui la transporte dans la sachristie; il la soulève dans ses bras, et il est immensément troublée par ce corps de jeune fille abandonnée. Elle, même évanouie ressent la présence de l'homme et n'aura de cesse que de savoir ensuite qui l'a secourue.

"...mais le diable sait prendre les formes les plus insidieuses, et il utilisa la musique de Pergolèse pour semer la zizanie dans l'antichambre du paradis".

Tout s'enclenche à ce moment-là; chacun devient une obsession pour l'autre, et Paola enfermée au couvent, n'a plus qu'une idée, s'enfuir pour retrouver John, un étranger, marié et père de deux enfants.

Avec la complicité de Soeur Rosalba, Paola s'enfuira du couvent, semant la honte et le désarroi, même dans la ville de Milan. Mais on n'échappe pas aussi facilement à l'ordre religieux; Paola a quitté le couvent, mais elle a devant elle une fuite sans fin, par bateau, à cheval....Venise, Rhodes, Marseille...Clermont-Ferrand, Bourges, Paris, Calais, Douvres....l'Angleterre enfin, mais pas tout de suite.

L'aventure est loin d'être terminée...attaque de pirates,trahisons...A Milan, dans le monastère, la musique s'est tûe :

"Cette histoire, qui a commencé dans la musique entre maintenant dans un grand silence. A Sainte-Radegonde, on ne chantera plus. Sur les notes du Stabat Mater (...) tombe un épais voile noir....

En Angleterre, John laisse son amante chez ses deux soeurs à Sevenoaks, et retourne à Londres affronter son épouse Marianne, à qui il raconte tout. Paola découvre qu'elle est enceinte.

Pendant ce temps à Milan et Rome, on s'active, et la trace des 2 amants a été retrouvée. "Si elle ne revient pas s'expliquer et expier sa faute, elle sera excommuniée. L'Eglise pardonne tout, mais il faut lui demander pardon".

Les deux amants n'ont plus qu'une vie de parias devant eux : John encore marié, amant d'une nonne enceinte, perd son poste de diplomate. A la naissance de son enfant, Paola décide de partir pour Rome où elle ira rencontrer le Pape pour être déliée des ses voeux.

Mon avis :

Ce roman est une merveille de pureté à mes yeux, et on n'a pas besoin d'étre féru de musique sacrée pour l'apprécier. J'ai vu à travers Paola Pietra, le portrait d'une femme très forte, volontaire, que l'on a forcée à devenir nonne, et qui a conquis sa liberté par la fuite, et qui s'est totalement libérée en allant affronter de façon officielle l'Eglise de Rome pour être déliée de ses voeux.

C'est aussi une très belle histoire d'amour, de passion mystique et charnelle à la fois; mais également une histoire très moderne par la personnalité de Paola, figure rebelle, qui fait des choix et les assume totalement jusqu'au bout. Elle ne veut pas se laisser imposer des volontés qui ne lui conviennent pas. Fière, intelligente, elle a choisi sa vie.

J'ai également beaucoup aimé les descriptions des lieux, que ce soit Milan, le monastère, Venise, les palais, la lagune, ou enfin l'Angleterre; l'auteur fait la part belle aux sons, à la musique, aux odeurs, aux couleurs, autant de détails qui participent à la beauté de l'histoire à l'émotion transmise.

Un passage qui me semble être le pivot du roman :

" On peut se demander quel maître mystérieux coordonne la mise en scène d'un amour. Je parle d'un amour, c'est-à-dire d'une chose rare, bien plus rare qu'une pacotille d'unions et de fusions et confusions entre apparence, convenance, nécessité, sentiment, parfois, et sexe, qui fait un mariage. Les mariages sont la norme, l'amour l'exception".


Peut-être n'ai-je pas très bien résumé ce livre, il est difficile de vous livrer tous les détails; c'est un livre très riche, plein d'émotion; mais j'espère que je vous ai quand même donné envie de le lire.

Publié chez Actes Sud; avril 2012; 300 pages